La dépression.
Abattement, état de souffrance qui se traduit par une lassitude, une perte d'énergie et un dégoût de la vie.
Cela faisait un bon mois que la tournée avait commencé.
Le quatrième album était sorti après deux longues années de vacances, et les voyages de villes en villes dans le tour bus, l'ambiance des concerts, des répétitions, l'excitation mêlée au trac leur avait manqué. Cette fameuse boule au ventre avant chaque prestation même au bout de presque dix ans de carrière, cette sensation intense qui se perpétuait sans cesse. C'était une chose dont ils ne pouvaient se lasser, la chose qui les faisait avancer. Vivre. Bien que leurs vacances leur eussent permit de récupérer et de se poser, ce qui devenait nécessaire, ils étaient heureux que le train train habituel des tournées ait reprit.
Encore une fois pour assurer leur première partie, ils avaient choisis Mindless Self Indulgence. C'était Gerard qui avait fait ce choix et pour cause, il se faisait souvent charrier sur le fait que lui et Lindsey se plaisaient mutuellement, mais qu'aucuns n'osaient faire le premier pas. C'était tellement flagrant que les deux groupes s'en étaient rendus compte, ainsi que tous les techniciens qui les accompagnaient. Alors quand ils se parlaient faces à faces, ils pouvaient entendre à côté des rires moqueurs étouffés, qui se voulaient discrets. Cela se rajoutait à la gêne qu'ils avaient déjà d'être ensembles, et ils ne pouvaient s'empêcher de devenir écarlates à chaque fois.
C'était cette ambiance si agréablement rieuse et joviale des tournées qui les rendaient si chaleureuses, dont ils ne pouvaient se passer.
Pourtant, les apparences étaient trompeuses.
Si il y en avait qui riaient, qui s'amusaient, tout simplement heureux de la vie qu'ils menaient, il y avait, à l'opposé, un guitariste qui semblait s'engouffrer de jours en jours dans un état inquiétant. Ce n'était pas une question de maladie -bien que le jeune homme en attrapait souvent du à une défense immunitaire assez faible-, non, c'était autre chose que ses amis ne s'expliquaient pas. Quelque chose qui le rongeait secrètement de l'intérieur. Qui le faisait sombrer vers des abîmes ténébreux dont la sortie paraissait inatteignable.
Il s'agissait de Frank.
Il semblait avoir caché sa joie de vivre inégalable dans un endroit secret, et lorsqu'il n'était pas sur scène, il s'effaçait et ne parlait presque pas. Aussi pour tenter d'avoir un minimum de conversation avec lui, il fallait s'y prendre le premier, mais il était toujours distrait, perdu dans ses pensées. Bob avait beau se lâcher sur les plaisanteries vaseuses, il n'était plus d'humeur à en rire. Il se renfermait simplement sur lui-même, et il était clair que quelque chose n'allait pas. De plus, il était assez distant avec Gerard, l'évitant au possible. Et quand il ne pouvait faire autrement que de lui adresser la parole, c'était la voix tremblante et il paraissait nerveux. Son comportement était d'autant plus paradoxal que sur scène, Frank agissait totalement différemment. Son énergie qui paraissait épuisée en coulisses refaisait surface, et il jouait avec rage, comme si la scène était le seul endroit qui lui permettait de se délivrer de sa souffrance. Et, s'il évitait le chanteur hors des concerts, sur scène il était sans arrêt proche de lui. Trop. Les petits jeux provocateurs étaient une chose que Frank et Gerard s'étaient toujours amusés à faire, pour déranger les homophobes. Alors le guitariste ne s'en privait pas. Mais il dépassait bien souvent les limites, et Gerard devait s'écarter de lui pour arrêter tout.
Et pourtant, lorsqu'on essayait de lui parler de tout cela, il se refusait d'admettre que quelque chose n'allait pas. Il le savait pertinemment, mais ne voulait –ou ne pouvait- l'accepter. Au début, ses amis avaient mit cela sur le compte du fait que loin de sa fiancée, qui n'avait pu les accompagner pour cette tournée, il avait un manque profond en lui. Après tout ces deux là avaient une relation fusionnelle.
Mais en réalité le mal-être était bien plus intense que cela. Bien plus insondable.
Il avait beau mentir, et dire que tout allait très bien, ses paroles sonnaient mélodieusement faux.
Il faisait noir désormais.
Une nuit douce et étoilée. Calme. Une nuit d'été, en somme.
Les deux groupes étaient réunis dans le tour bus des My Chemical Romance, et discutaient autour d'un verre. Gerard et Lindsey étaient d'ailleurs assis côtes à côtes. Mais personne ne s'amusait à se moquer gentiment d'eux cette fois-ci. L'ambiance qui flottait au dessus des deux groupes était bien trop lourde pour rire. Les visages étaient sérieux, sombres. Les regards, inquiets et impatients, aussi.
En réalité, il manquait deux personnes à l'appel. C'était la raison de leur hâte. Les deux groupes les attendaient.
Et les minutes parurent des heures. Le temps était long.
Quand enfin, ils virent un homme de taille assez grande, doté de cheveux bouclés, bruns pénétrer dans le bus, des soupirs de soulagement se firent entendre.
«Ah, Ray! Quand même! Alors, qu'est-ce qu'il a?» Demanda Gerard.
«Rien de bien grave. Le médecin a remarqué qu'il n'avait pas mangé de la journée, à part son petit-déjeuner... Du coup, tout s'explique...» Répondit simplement l'intéressé.
En effet, ce soir-ci, alors qu'il battait son plein, le concert avait été annulé du à un malaise de Frank en plein milieu de I'm Not Okay. Et même s'il avait très vite reprit connaissance, et même s'il refusait catégoriquement, ils avaient tenus à ce qu'il aille à l'hôpital. Alors Ray s'était chargé de l'emmener.
«Et où est-ce qu'il est, là?»
«Il fume une clope, dehors.»
Gerard soupira.
«Alors non seulement il a décidé de ne plus se nourrir, mais en plus il se bousille la santé à fumer comme un dingue.»
Il se leva, et d'un pas nonchalant, se dirigea dehors. Il ne faisait pas froid, mais un pull était supportable.
A quelques mètres de là, Frank était assit sur un banc, l'air absent, une cigarette à la main dont il aspirait avidement les bouffées de nicotine qui lui tuaient les poumons à petits feux, avant de recracher lentement la fumée.
Gerard eu un regard déterminé. Depuis le début, lui et les autres étaient spectateurs de la déchéance de leur ami, sans réellement agir. Impuissants de toute façon, devant un ami qui nie son mal être. Mais la goutte d'eau avait fait déborder le vase, ce soir là. «Il y a des limites à tout» pensa le chanteur. Et il était prêt à harceler Frank s'il le fallait, pour le faire parler.
Le guitariste ne broncha pas lorsque son ami s'assit à côté de lui. Il avait la tête légèrement penchée en arrière, et regardait le ciel, tout en recrachant continuellement la fumée de sa cigarette.
«Alors comme ça, tu as décidé de ne plus te nourrir, hein?»
Pourtant, si Frank avait l'air apathique, ayant pour seul geste celui de la main qui se dirige à sa bouche pour aspirer le poison de son tabac plutôt que celui d'un regard vers Gerard; c'était le déraillement complet à l'intérieur. Son sang n'avait fait qu'un tour lorsqu'il avait entendu des pas s'approcher. Et ça battait fort, très fort, dans la poitrine depuis que cette voix avait résonné dans le silence de la nuit.
«Frank il faut que ça s'arrête maintenant. Tu te noies dans le silence, mais tu sais autant que moi qu'un jour tu ne pourras plus, que ça explosera. Et ce jour là, ça fera mal. »
La cigarette arrivait à sa fin. D'un geste vulgaire, il la jeta au sol.
«Laisse moi, Gerard... » Sa voix était sourde, brisée.
«Non. Ca suffit. J'en ai assez de te voir souffrir et te détruire, sans savoir ce que tu as. Je suis déterminé à te harceler toute la nuit s'il le faut, mais je ne te laisserai pas tant que tu ne m'auras rien dit. Alors crache le morceau une bonne fois pour toute.»
Le guitariste se décida à détourner son regard vers le plus âgé des deux. Il constata alors la volonté de ce dernier à le faire parler. Un sanglot s'étouffa, et il songea : «Je te le dirais avec plaisir Gerard... Si c'était possible... ». Finalement, il baissa la tête, et se mit à jouer nerveusement avec ses mains.
«Frank, putain, pourquoi tu nous dis rien? On est quand même là pour toi, non?»
«C'est... C'est trop dur...»
Pourtant, il venait de faire le plus difficile. Depuis le début, lorsqu'on essayait de lui parler, il niait et répétait que tout allait très bien.
Là, il venait d'avouer qu'il avait quelque chose, et Gerard eu un gain d'espoir.
«Ca fait un mois que tu gardes ça pour toi...» dit-il doucement, «Ca doit te peser lourd sur le c½ur, Frankie... Je t'en prie, tu t'aideras toi-même en parlant...»
Brusquement et dans un soupir, Frank se leva et fit quelques pas, avant de se frotter les yeux d'une main.
«Je ne peux pas! Putain, laisse moi s'il te plaît!» Lâcha-t-il, en agitant les bras.
La lueur d'espoir s'était éteinte. Gerard se leva à son tour, et attrapa les bras de Frank, posté face à lui. Le guitariste pencha sa tête sur le côté, et ferma les yeux.
«Frank ça devient agaçant.»
Alors l'intéressé souffla à nouveau, et se dit que maintenant que Gerard était là, posté devant lui, attendant tenacement une réponse, il ne pouvait plus reculer. Et puis peut-être que finalement il serait soulagé de tout avouer, peut-être que son ami avait raison. Et inventer un autre mensonge n'aurait fait que l'enfoncer plus profondément. C'était idiot. Gerard avait totalement raison, il avait ce poids sur le c½ur, et ça devait sortir. Il fallait qu'il s'en libère. Tant pis. Tant pis si ça devait briser une amitié, tant pis si au fond, il avait honte de cette chose qu'il lui chatouillait le ventre tout en lui faisant si mal, et qu'il ne comprenait pas. Tant pis si son ami devait en être choqué pour le restant de ses jours. Il était face à lui-même désormais, et devait parler.
Son regard plongea dans celui du chanteur, et celui-ci comprit qu'il allait enfin savoir.
«Gee je... Je crois, non, je suis sûr que je... Je suis tombé amoureux de toi.»